« Le poste de travail, c'est mon véritable dossier » : une médecin du travail raconte la prévention
Une médecin du travail décrit son métier de prévention : ce qui se joue dans une visite, comment elle repère une souffrance au poste, et ce que salariés et employeurs peuvent faire dès aujourd'hui.

Médecin du travail, Hélène Marchetti passe ses journées entre son cabinet et les ateliers, bureaux et entrepôts des entreprises que suit son service. Elle ne soigne pas : elle prévient. Dans cet entretien, elle raconte ce qu’elle regarde pendant une visite, comment elle repère une souffrance au poste avant qu’elle ne devienne une maladie, et ce qu’elle attend des salariés comme des employeurs. Ses réponses décrivent son expérience de façon générale, sans situation individuelle, et ne remplacent ni l’avis de votre médecin traitant ni celui de votre service de prévention et de santé au travail (SPST).
Un métier de prévention, pas de soins
Quand on parle de médecine du travail, beaucoup imaginent un médecin qui « décide si on est apte ». Comment décririez-vous votre rôle ?
Le mot « apte » a longtemps pesé sur l’image du métier. Aujourd’hui, ma mission est exclusivement préventive : éviter que le travail n’abîme la santé. Je suis un conseiller pour le salarié, pour l’employeur et pour les représentants du personnel. Je regarde la santé de la personne en rapport avec son poste, mais aussi le poste lui-même, l’organisation, les horaires, les outils. Quand je reçois quelqu’un, je n’ai pas un patient à soigner, j’ai une situation de travail à comprendre.
En pratique, qu’est-ce qui distingue votre consultation de celle d’un médecin traitant ?
Le médecin traitant soigne et suit l’ensemble de la santé. Moi, je pose une question que lui ne peut pas toujours poser : que fait cette personne de ses mains, de son dos, de sa tête, huit heures par jour ? Je connais des postes que son médecin traitant ne verra jamais : la chaîne d’emballage, la plateforme d’appels, la chambre d’hôtel à refaire en vingt minutes. Cette connaissance du terrain me sert à conseiller, et j’ai besoin de la confiance du salarié pour que ça marche.
Vous travaillez seule ?
Non, jamais. Un service de santé au travail, c’est une équipe : des infirmiers en santé au travail, qui agissent dans le cadre de protocoles définis avec le médecin, et des intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) qui apportent une expertise technique, par exemple en ergonomie ou en organisation. Selon les services, ces métiers n’ont pas toujours la même répartition, mais l’idée est partagée : plusieurs regards sur un même poste.
Ce qui se passe vraiment pendant une visite
Les salariés se demandent souvent à quoi s’attendre le jour de leur visite. Que leur répondez-vous ?
Qu’il n’y a rien à redouter. La visite est un échange. Le cadre varie selon le poste. À l’arrivée dans un emploi ordinaire, c’est une visite d’information et de prévention, qui doit avoir lieu au plus tard trois mois après la prise de poste ; elle se renouvelle au maximum tous les cinq ans, trois ans pour certaines situations comme le travail de nuit. Ensuite, pour les postes à risques particuliers, le suivi est dit renforcé, avec un examen par le médecin du travail et une périodicité qui ne dépasse pas quatre ans, entrecoupée d’une visite intermédiaire. Nous avons détaillé ces échéances dans notre guide des visites médicales du travail.
Quelles questions posez-vous le plus souvent ?
Les mêmes, formulées simplement : en quoi consiste votre journée ? Qu’est-ce qui vous fatigue ? Y a-t-il un geste ou une situation qui vous fait mal, ou que vous redoutez ? Dormez-vous correctement ? Je laisse parler. Beaucoup de personnes ne mentionnent leur douleur d’épaule qu’à la fin, en se levant, comme une confidence. C’est souvent le vrai sujet de la visite.
Existe-t-il un rendez-vous particulier au milieu de la carrière ?
Oui, la visite de mi-carrière. Elle a lieu pendant l’année des 45 ans, sauf si un accord de branche en dispose autrement, et elle peut être anticipée ou combinée avec une autre visite. On y fait un état des lieux entre le poste et la santé, on mesure le risque de désinsertion professionnelle, on parle du vieillissement au travail, et on peut proposer un dépistage cardio-neuro-vasculaire. Pour moi, c’est le moment idéal pour demander : « Est-ce que je me vois encore dans ce métier à 55 ans ? »
Que faut-il apporter ?
Rien d’obligatoire, mais quelques éléments aident : si le salarié a un traitement ou des examens récents en rapport avec son travail, il peut les évoquer. S’il a un doute sur un produit ou un équipement, qu’il en parle. Et qu’il vienne avec ses questions : je préfère dix questions qui dérangent à un silence poli.
Repérer une souffrance avant qu’elle ne s’installe
Les troubles musculosquelettiques (TMS) sont au centre de la prévention en entreprise. Comment les repérez-vous ?
Un TMS, ce sont des affections de l’appareil locomoteur qui touchent les muscles, les tendons, les nerfs, surtout au cou, aux épaules, aux coudes, aux poignets. Ils ne tombent pas du ciel : ils s’installent. Une gêne le soir, qui disparaît le week-end, puis qui ne disparaît plus. En visite, je cherche ces débuts. Plus on les voit tôt, plus on a de leviers : une modification d’outil, une rotation des tâches, un coup de pouce sur l’organisation. Et l’INRS rappelle que ces troubles peuvent devenir irréversibles si la prise en charge est tardive, ce que je constate régulièrement dans les parcours des personnes que je suis.
Quels signaux faibles surveillez-vous ?
Une fatigue plus tôt dans la journée, un geste que la personne évite sans savoir pourquoi, une douleur qui réveille la nuit, une perte de force dans la main. Des signaux moins visibles aussi : l’irritabilité, le sommeil qui se dégrade, l’envie de s’arrêter plus souvent. Les facteurs de risque se cumulent : les efforts, les postures, les gestes répétés, mais aussi l’intensité du travail, les horaires ou le manque d’autonomie. Ce n’est jamais un seul facteur. Notre article sur les signes d’alerte des TMS en donne un panorama utile au salarié.
Et si la personne ne dit rien ?
C’est fréquent. Par peur de passer pour « fragile », par crainte pour son poste ou son avenir. Je lui rappelle que mon rôle est de protéger sa santé et non de la sanctionner. Plus la relation est claire, plus la personne se confie. Et en visite à la demande, elle peut revenir sans attendre l’échéance.
Du cabinet à l’atelier : la prévention collective
Votre travail ne s’arrête donc pas au cabinet ?
Pas du tout. Une partie de mon activité se déroule en entreprise : étudier un poste, échanger avec l’encadrement, participer aux discussions avec le comité social et économique (CSE). La prévention a trois étages : éviter les risques, évaluer ceux qui restent, agir à la source en adaptant le travail à la personne. C’est ce que prévoit le Code du travail, et c’est ce que j’essaie de faire vivre au quotidien.
Quel est le lien avec le document unique d’évaluation des risques (DUERP) ?
Le DUERP est mon point de départ. Quand l’employeur l’a bien construit, je peux voir en un coup d’œil quels postes ont été analysés, quelles actions sont planifiées. Il doit d’ailleurs être transmis au service de santé au travail à chaque mise à jour. Quand il est vide ou périmé, c’est un signal : on travaille à l’aveugle. Je recommande de lire notre guide du DUERP pour comprendre comment le construire de façon utile et pas seulement réglementaire.
Que remonte-t-il des visites vers l’entreprise ?
Rien d’individuel sur le plan médical. En revanche, si je constate dans un atelier plusieurs situations de douleurs aux épaules, je peux en informer l’employeur et le CSE sous forme de tendance, sans identifier personne. C’est là que la médecine du travail devient un outil collectif : un salarié qui parle, c’est tout un service qui peut y gagner.
| Acteur | Ce qu’il fait pour la prévention | Ce qu’on peut lui demander |
|---|---|---|
| Médecin du travail | Suit la santé en lien avec le poste, conseille, propose des aménagements | Une visite, un avis sur un poste, un conseil de prévention |
| Infirmier en santé au travail | Assure certaines visites dans le cadre d’un protocole | Un échange sur les risques, un suivi |
| IPRP | Apporte une expertise technique (ergonomie, organisation, risques) | Une étude de poste, un appui à l’évaluation |
| CSE | Relaie les attentes des salariés, participe à la prévention | Une alerte collective, un point sur le DUERP |
Quand le travail pèse sur la tête autant que sur le corps
Vous ne parlez pas que de gestes et de postures. Que voyez-vous du côté de la charge mentale ?
Beaucoup de choses. L’INRS classe les facteurs de risque des TMS en trois groupes : biomécaniques, environnementaux et psychosociaux. Ces derniers regroupent l’intensité et la complexité du travail, les horaires, le manque d’autonomie, le stress. En visite, je vois comment ils se mêlent aux autres : une personne qui travaille sous pression serre davantage les épaules, tape plus fort, se repose moins. Le corps et la tête ne se séparent pas.
Comment aborder le sujet avec un salarié qui n’ose pas en parler ?
Je passe par les faits plutôt que par les étiquettes. Je demande comment se passent les journées, si l’on peut faire des pauses, si l’on se sent soutenu par l’équipe. Pas besoin de grands mots. Quand la fatigue devient écrasante ou que l’idée de retourner au travail provoque de l’angoisse, je renvoie vers le médecin traitant pour une prise en charge adaptée, et je réfléchis avec la personne à ce qui peut changer dans l’organisation.
Que dites-vous à quelqu’un qui est en détresse ?
Qu’il n’est pas seul et qu’il existe de l’aide. Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide : il est gratuit, joignable 24 heures sur 24, tous les jours, y compris en outre-mer, et il s’adresse aussi bien aux personnes en détresse qu’à leur entourage. Je le répète volontiers en consultation. Sur ce sujet, notre dossier sur les risques psychosociaux apporte des repères complémentaires.
Maintien en emploi : quand le travail devient difficile
Comment accompagnez-vous les personnes qui reviennent d’un long arrêt ?
Idéalement avant la reprise. La visite de pré-reprise est possible pour un arrêt de plus de 30 jours, à la demande du salarié, de son médecin traitant ou du médecin-conseil. Elle me permet de réfléchir avec la personne aux aménagements : horaires, tâches, temps partiel thérapeutique, formation. Ensuite, la visite de reprise est obligatoire dans certaines situations : après un congé de maternité, une maladie professionnelle, un accident du travail d’au moins 30 jours ou un arrêt de 60 jours au moins pour maladie ou accident non professionnel. Elle a lieu au plus tard huit jours après la reprise.
Et le rendez-vous de liaison, on le confond parfois avec une visite ?
C’est une confusion fréquente. Le rendez-vous de liaison est facultatif, il concerne les arrêts de plus de 30 jours et il ne s’agit pas d’une visite médicale : c’est un échange entre le salarié, l’employeur et le service pour préparer le retour. Le texte ne fixe pas de délai pour le tenir. C’est un excellent outil pour éviter les malentendus.
Que se passe-t-il si le poste n’est plus compatible avec l’état de santé ?
Je cherche toujours d’abord un aménagement, une adaptation, une transformation du poste. Si rien n’est possible et si l’état de santé justifie un changement de poste, il peut en découler un avis d’inaptitude, qui s’accompagne de conclusions écrites et d’indications sur le reclassement. Je prépare ce type d’avis après une étude de poste et un échange avec le salarié et l’employeur, comme le prévoit l’article L4624-4 du Code du travail.
C’est une décision lourde : je ne la prends pas à la légère. Le détail des conséquences pour l’emploi figure dans notre article sur l’inaptitude et le reclassement.
Conseils pour les salariés et pour les employeurs
Quel conseil donneriez-vous à un salarié qui hésite à demander une visite ?
Demandez. Une visite peut être sollicitée à tout moment, par le salarié, par l’employeur ou par le médecin du travail. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise raison : une douleur, un doute sur un nouveau poste, une inquiétude sur les horaires. Je préfère recevoir une personne trop tôt que trop tard. Et si la situation relève du soin, je l’oriente vers son médecin traitant.
Et à un employeur de petite structure, qui n’a ni service de ressources humaines ni préventeur ?
D’abord, n’hésitez pas à appeler votre service de prévention : il existe pour vous accompagner, pas pour vous contrôler. Ensuite, un DUERP à jour, transmis au service, change tout. Enfin, associez les salariés. Ceux qui font le poste savent mieux que quiconque où ça coince. Une demi-heure par mois autour d’une question, comme « qu’est-ce qui vous fatigue le plus cette semaine ? », fait gagner du temps ensuite. Notre dossier général droits et santé au travail donne le cadre.
Dernier message ?
La prévention n’est pas un luxe de grande entreprise. C’est une succession de petits ajustements, faits tôt, avec ceux qui travaillent. Si quelque chose vous inquiète, parlez-en à votre service de prévention et de santé au travail, et pour toute question de santé personnelle, à votre médecin traitant.
Ce qu’il faut retenir de cet échange
La médecine du travail est un métier de prévention : elle observe la santé en lien avec le poste, conseille et propose des aménagements, sans soigner ni sanctionner. Pour le salarié, parler tôt d’une gêne reste le meilleur levier ; pour l’employeur, un DUERP vivant et un dialogue régulier avec le service font gagner du temps à tous. Cet entretien ne se substitue pas à l’avis de votre médecin traitant ni à celui de votre service de prévention et de santé au travail.
Questions fréquentes
Que fait réellement un médecin du travail ?
Sa mission est exclusivement préventive : suivre l'état de santé des salariés en lien avec leur poste, conseiller l'employeur, les salariés et les représentants du personnel, et participer à l'amélioration des conditions de travail. Il ne remplace pas le médecin traitant et ne soigne pas.
Le médecin du travail peut-il dire à l'employeur ce que je lui confie ?
Non. Les échanges restent couverts par le secret médical. L'employeur n'a pas accès au contenu médical de l'entretien ; il peut recevoir des préconisations utiles pour le poste, sans diagnostic.
Faut-il attendre la visite périodique pour parler d'une douleur ?
Non. Une visite peut être demandée à tout moment par le salarié, par l'employeur ou par le médecin du travail. Plus on parle tôt d'une gêne qui s'installe, plus les ajustements de poste sont simples.
Comment le médecin du travail aide-t-il à prévenir les TMS ?
Il repère les signaux faibles lors des visites, regarde le poste de travail et propose des aménagements ou des changements d'organisation. Il alimente aussi la réflexion collective, en lien avec le DUERP et le CSE, sans révéler de situation individuelle.
Que peut faire un employeur de petite entreprise pour s'appuyer sur le service de santé au travail ?
Il peut échanger régulièrement avec son service, lui transmettre son DUERP à jour et le prévenir des changements importants : nouvelle machine, réorganisation, embauche sur un poste à risques. Le service peut alors adapter le suivi et conseiller.
Que se passe-t-il quand le médecin du travail estime qu'un poste n'est plus compatible avec la santé ?
Il cherche d'abord un aménagement, une adaptation ou une transformation du poste. Si rien n'est possible et que l'état de santé justifie un changement de poste, il peut émettre un avis d'inaptitude, avec des indications écrites sur le reclassement.